entre les traditions rythmiques. |
||||
|
|
||||
| télécharger l'article en pdf. | ||||
un essai sur les différences et malentendus à propos du rythme entre différentes traditions musicales jacques siron |
Un débat est à instaurer entre différentes traditions musicales, particulièrement sur le plan rythmique. Au-delà des jugements esthétiques péremptoires, ou des mixtures édulcorées et bâtardes, il est capital de désigner les différences, et de tenter de comprendre en profondeur de quoi elles sont faites. L’auteur, partant de l’intérieur de sa propre expérience musicale, distingue deux polarités : d’une part, la tradition classique occidentale, d’autre part un pôle « jazz » qu’il relie à d’autres traditions à forte vitalité rythmique. Sont abordées plusieurs divergences entre ces deux pôles : les attitudes de jeu, la relation à la pulsation, l’oralité et la notation, l’improvisation, les finesses d’articulation et d’accentuation, l’activité rythmique d’un groupe. C’est dans une claire conscience des richesses propres à chaque tradition que peuvent naître les gestes d’une vraie rencontre. | |||
|
Essai qui a reçu la mention spéciale de l'Institut Jaques-Dalcroze lors du concours lié au Congrès du Rythme tenu à Genève en 1999. Paru dans : Le Congrès International du Rythme, Institut Jaques-DalcrozeEditions Papillon, 2000 1. « Je ne peux pas supporter de voir un musicien qui tape du pied. » 2. C’est ici qu’intervient la curiosité. Qu’y a-t-il de l’autre côté du mur ? Que recouvrent les convictions esthétiques ? Comment trouver une distance qui permet le dialogue ? Mais aussi : jusqu’où la distance est-elle souhaitable ? les musiques sont des objets de désir, de plaisir; pour être ému profondément, on doit y adhérer, s’y aventurer, entrer dans un contact chaleureux qu’on ne saurait trop refroidir. 3. Dans toute discussion sur le rythme, une difficulté provient des mots eux-mêmes, de l’écran que peut constituer le langage. Que l’on observe l’embarras fréquent des musiciens à définir le rythme lui-même, ou des notions de base comme la mesure, le tempo, le temps, la pulsation, le swing, etc., alors qu’ils en ont une expérience intime et qu’ils les pratiquent de manière claire et efficace. « Je sais ce que c’est, mais je n’arrive pas à l’expliquer ». L’oreille distinguera quasi instantanément un univers rythmique alors que la parole nécessite de nombreuses contorsions pour l’approcher. 4. Éclairer les aspects implicites du rythme se heurte à une seconde difficulté, celle de généraliser à toute la musique sa propre expérience et son propre jugement esthétique : réalisons-nous à quel point notre propre histoire influence tout ce que nous écoutons, ce que nous jouons et ce dont nous parlons ? Pour atteindre une plus grande objectivité, il est paradoxalement nécessaire d’être subjectif, ou du moins de préciser d’où l’on vient et dans quel cadre l’on se meut. Il me faut donc montrer ma subjectivité, préciser d’où je viens et dans quel cadre je me déplace : je connais la fracture entre les traditions rythmiques « de l’intérieur » dans la mesure où elle correspond à mon parcours. J’appartiens aux deux univers, et même si je suis généralement attiré par une grande vitalité rythmique, j’apprécie et je pratique également des musiques qui sont très éloignées du jazz. Précisons aussi que pour moi, il ne s’agit ni de mettre tout le monde d’accord, ni d’édulcorer les convictions, ni d’abâtardir les musiques, mais plutôt de dévoiler les différences, de les désigner, de les appeler afin qu’elles entrent en dialogue. L’issue de la confrontation reste imprévisible; son enjeu est bel et bien « interdisciplinaire » — un pont entre disciplines — même si ces disciplines tantôt ne sont que deux aspects du grand domaine de la musique, tantôt se distinguent radicalement. 5. Si la fracture séparant les deux univers est radicale, — au sens premier : qui touche aux racines — on ne peut avancer qu’avec prudence en les confrontant, car on ne saurait les considérer comme deux blocs homogènes et compacts. Les régions intermédiaires sont nombreuses, et il est facile de trouver des exceptions à chaque généralisation. Les traditions musicales ne sont-elles pas riches, contradictoires ? elles évoluent, se prolongent, se métissent. Il faudra donc naviguer dans le brouillard, on ne pourra qu’esquisser des silhouettes, des archétypes, des tendances, faute d’opérer des distinctions rigoureuses. À travers ces incertitudes, on se débrouillera pour entrevoir des formes imparfaites, relatives, qui se modifient suivant le point de vue. 6. Rythme écrit et rythme oral suivent des chemins différents. Dans le pôle « classique », la conception et la réalisation des rythmes passent avant tout par l’écriture : lire, recomposer un geste à partir d’une notation. La partition introduit un élément abstrait, un objet intermédiaire entre l’oreille et le geste. Les phénomènes rythmiques sont souvent expliqués par la notation; à chaque figure de notes correspond une division mathématique de la durée. Tant qu’on n’a pas écrit un rythme, il semble qu’on ne l’ait pas vraiment assimilé, comme si seule l’écriture pouvait le légitimer. Dans le pôle « jazz », conception et réalisation du rythme passe par l’oral (de bouche à oreille) et par l’aural (d’oreille à oreille) : écouter, recomposer un geste par imitation, mémoriser, imaginer, improviser. 7. Si l’on aborde la matière musicale même, en quoi se distinguent les deux pôles ? Que peut-on repérer à l’écoute ? Un élément fondamental est la régularité de la pulsation, et la manière avec laquelle les musiciens composent avec la pulsation . Geste qui rebondit régulièrement, qui alterne entre tension et détente, la pulsation forme une colonne vertébrale qui catalyse l’énergie musicale; sa réalisation demande une concentration constante, une conscience aiguë et permanente du temps. 8. C’est non seulement dans la régularité et dans la précision rythmique que s’opposent les traditions rythmiques, mais également dans le caractère intime de la pulsation. En schématisant, le pôle « classique » tendrait vers une pulsation variable, fluide, aérienne, tentant d’échapper à la pesanteur, alors que le pôle « jazz » serait terrien, ancré dans le sol, insistant, mais toujours souple. En filigrane s’opposeraient deux esthétiques : celle de l’élévation et celle de la transe. S’opposeraient également deux sensualités, deux images du corps, deux manières de bouger voire deux conceptions du monde. 9. L’opposition entre les pôles « classique » et « jazz » se marque également dans le choix des rythmes. Dans les musiques apparentées au jazz, c’est sur une pulsation très régulière et très indépendante que de nombreux éléments « contramétriques » s’opposent aux accents « naturels » de la mesure : syncopes, accentuation systématique des contretemps, anticipation des temps forts, décalages de formules rythmiques, appareils polyrythmiques parfois fort complexes, etc. Précisons que ces musiques, que certains appellent « syncopées », ne sont pas exclusivement formées de syncopes; au contraire, elles se caractérisent par une tension perpétuelle entre ce qui confirme la mesure (par exemple, ce qui est sur le temps) et ce qui l’infirme (hors du temps). Ce jeu de cache-cache, d’oppositions, de surprises, se marque par des déplacements continuels d’appuis. Précisons également que l’exubérance, souvent associée au swing, n’en est pas une composante indispensable : certaines musiques exubérantes n’en ont ni la souplesse, ni la rondeur, ni la régularité, alors que d’autres musiques swinguent dans le calme. 10. Le maintien d’une pulsation stable dans un groupe est une activité sociale. Dès que deux musiciens jouent ensemble, ils doivent entrer en contact, s’adapter, partager le temps. Ce phénomène est très éloigné de la lecture d’une partition et de la performance solfégique; parfois l’on constate même que l’attention accaparée par la lecture contribue à fermer les oreilles du lecteur et à l’isoler des autres. Un groupe d’interprètes est d’abord mené par la partition : c’est elle qui règle la position de chacun, le style rythmique, la quantité et la densité des événements musicaux, etc. Un groupe d’improvisateurs respecte (ou non) les traditions d’improvisation qui attribuent des rôles aux différents instruments (par exemple la section rythmique , qui a pour fonction habituelle de maintenir et de confirmer la pulsation). À part ce qui est réglé d’avance par la tradition, le groupe doit aménager l’affrontement des personnalités. En effet, chaque individu diffère des autres par sa manière de bouger, d’imaginer, de se représenter mentalement une régularité; dans une activité commune s’affrontent des tempéraments et des conceptions, modulées par les circonstances. Il doit exister une préoccupation constante pour que l’ensemble marche, pour que « ça tourne », pour que les contradictions entre les individus débouchent sur une solution dynamique . Cette mise en résonance rythmique du groupe est une caractéristique essentielle du swing. Pour qu’il y ait alchimie, chacun doit abandonner quelque chose, céder, lâcher prise, avec simultanément souplesse et fermeté. Cet état de détente active, cette réceptivité à une énergie collective, cette implication profonde des individus contient quelque chose de mystérieux, au-delà des mots. Derrière ce mystère, n’y voyons ni mystique bon marché, ni mystification, mais une situation de communication particulière, vivante, tonique, vivifiante, une expérience intuitive, directe, « soul to soul » . 11. Souhaitons que les différentes traditions rythmiques s’estiment, apprennent à se connaître, échangent. Sensibilité, intelligence, finesse sont nécessaires. Certaines pratiques interdisciplinaires restent superficielles : sans une imprégnation patiente, sans une écoute attentive, sans une motivation profonde, on ne saurait intégrer ce qui fait l’essence d’une tradition rythmique; il y a des limites à respecter, et il ne suffit pas de juxtaposer des bonnes volontés. Mais aucune précaution n’est nécessaire pour ouvrir son esprit, aiguiser sa curiosité, prendre du recul par rapport à sa pratique, dépayser ses habitudes, se laisser inspirer. Innombrables sont les croisements qui peuvent féconder les musiques du présent. N’est-ce pas en elles que germent les musiques de l’avenir ? |
||||